On entend beaucoup dire, ces temps-ci, que la Loi est la Loi, et qu’il n’y a pas d’autre choix que de s’y soumettre, qu’elle nous plaise ou non. Il y a cependant des Lois dont l’histoire montre, généralement trop tard, qu’il aurait fallu les refuser. Passons. Il y a cependant un principe tacite de la république, qui veut qu’une Loi n’est bonne que si elle est véritablement acceptée et comprise. Est-ce le cas ici ? Les voix qui se sont exprimées chez celles et ceux que cette Loi concerne au premier chef, qui sont les mieux à même d’en apprécier l’esprit et la lettre, et les changements qu’elle introduit, les oppositions qui se sont manifestées parmi les étudiants aussi bien que parmi les personnels, contre la Loi LRU, ont été assez nombreuses et assez fortes pour qu’il soit au moins permis d’en douter. Cette Loi, bien que Loi, ne fait-elle pas peser un grave danger sur l’avenir de l’université ? Tous ceux qui ont cette conviction sont-ils simplement de doux rêveurs, de dangereux extrémistes, des conservateurs rassis ? N’y aurait-il pas parmi eux, au moins, quelques sages, qui ne rejettent pas cette Loi par dogmatisme ou frilosité, mais en connaissance de cause ? Ne faut-il pas, alors, s’effrayer de ce que leurs analyses ne pèsent rien, qu’ils n’aient aucunement et aucunement eu droit de cité dans l’élaboration d’un texte qui remet en cause les fondements de notre institution ? Le zèle avec lequel les présidents des universités françaises sont en train, dans leur grande majorité, de lancer cette machine de guerre, au besoin en rupture avec leurs conseils d’administration, pourrait suffire à nous inquiéter. La rapidité des échéances que veut nous imposer la Loi tout autant. Il s’agit de ne pas nous laisser le temps de débattre, de réfléchir, de proposer. Accablés, de réforme en refonte, de tâches et micro-tâches sans cesse nouvelles et dont l’utilité réelle, quand nous y réfléchissons, nous échappe, avons-nous définitivement pris l’habitude de ne plus mettre en question le bât qu’on place sur nos encolures ? Si tel est le cas, nous aurons mérité ce qui ne manquera pas d’advenir : la casse de l’université de service public, la destruction du statut unique d’enseignant-chercheur, l’affaiblissement grandissant des disciplines qui ne pourront se mettre en prise directe avec le « marché » du travail, l’extinction des branches qui ne le voudront pas, au nom de la conviction que l’université doit, par sa nature même, viser la recherche fondamentale et prodiguer une formation qui ne soit pas mise au pas des variations saisonnières de l’économie. Voulons-nous d’une université où recherche et enseignement marchent à flux tendus ?
Pendant les grèves des étudiants, on nous a abondamment expliqué, ici et là, les vertus du vote des intéressés. Pourquoi, si nous en sommes convaincus, ne pas demander aussi un vote référendaire sur la Loi LRU ? Parce que, sans doute, le résultat est connu par avance. Je crois que nous sommes très nombreux, une majorité, à ne pas vouloir cette Loi et ce qu’elle entraînera, au moins à nous en méfier terriblement. Pourquoi nous taisons-nous ? Pourquoi ne voulons-nous pas prendre conscience de notre force, au moins symbolique ? Pourquoi ne pouvons-nous imaginer que depuis l’université Stendhal, notre université, pourrait partir un mouvement résolu de contradiction, d’opposition ? Le « cours des choses », en matière politique, n’existe pas inéluctablement. Si, par hypothèse, une université refusait d’entrer dans la Loi, engageait avec le ministère un bras de fer, en s’appuyant sur tous les personnels et sur tous les étudiants qui ne veulent pas de cette Loi, qui veulent penser ensemble d’autres manières de faire exister l’université de demain… Si, par hypothèse, nous nous trouvions nombreux à dire : « non »… Ne serait-ce pas le début possible d’une fronde, un grain de sable dans la machine à broyer qu’est cette Loi ?
Je suis un rêveur, un idéaliste, diront certains. Pourtant, si nous étions assez nombreux autour d’un rêve comme celui-ci, le rêve d’une université qui refuse de se plier parce qu’elle entend défendre des valeurs, préserver l’avenir, illustrer des disciplines ; si nous étions assez nombreux et assez résolus, ce rêve cesserait d’en être un : il deviendrait une action commune, engendrerait des faits, créerait à son tour une réalité, que la Loi ne pourrait effacer. Si je rêve, ce n’est pas de penser que nous avons les moyens de nous faire entendre, les moyens de donner à retordre un fil coriace, les moyens de contrarier efficacement l’attaque que nous subissons : nous avons ces moyens, et la légitimité qu’il faut pour les utiliser. Si je rêve, c’est d’espérer que nous pourrions être assez nombreux pour oser ensemble, c’est d’espérer que vienne ce moment où un rêve, en s’incarnant simultanément dans un grand nombre d’individus, devient réalité.
Ce moment, je le crois, et d’autres le croient et le savent, se présente aujourd’hui. Bientôt, il ne sera plus temps. Les statuts réaménagés en fonction de la Loi LRU auront été votés. Bientôt, des élections auront lieu, qui amèneront à un nouveau conseil d’administration, puis à une nouvelle présidence. Bientôt, nous aurons passé un cap sans retour. C’est maintenant qu’il faut dire que nous ne voulons pas de l’université que cette Loi dessine. N’attendons pas qu’il ne nous reste rien à faire de mieux que de tâcher de limiter les dégats. Prévenons, car il pourrait ensuite être même impossible de guérir.
Je vous invite, chères et chers collègues, si vous êtes élues ou élus du conseil d’aministration, à refuser de voter les statuts, à refuser l’organisation des élections pour le nouveau CA ; si vous ne l’êtes pas, à demander à vos représentants de le faire. De ces décisions, si elles sont prises, sortira une logique pour la suite, une équipe décidée à mener, au nom et à l’écoute de notre communauté, la bataille pour les idées et les idéaux qui nous portent. Osons, montrons le chemin, inventons, ne nous résignons pas.
Christophe Mileschi